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Tuesday, 15 May , 2007 / ermes

Fantaisie au pouvoir


Armes d`”attraction” (tout à fait que destruction) de masse:

han-dongfang-fondateur-du-premier-syndicat-independant-en-chine.jpgHan Dongfang, le Lech Walesa des Chinois
Le Monde | 15.05.07 | 15h03 • Mis à jour le 15.05.07 | 15h50

A faire des discours le jour et tenir conseil la nuit avec les étudiants, Han Dongfang était tellement épuisé le soir du 3 juin 1989 que rien, même pas les balles réelles qui se mirent à siffler au-dessus des têtes vers minuit, ne put le sortir de sa torpeur. Le service d’ordre des étudiants finit par l’extirper de force de sa tente. “Je ne sais toujours pas qui ils étaient et s’ils sont toujours en vie”, dit-il. Il avait 25 ans.

Lui qui n’était pas un intellectuel s’était engagé corps et âme dans cette école spontanée de la démocratie que fut le “printemps de Pékin”. La jeunesse révoltée avait fait de lui le Lech Walesa chinois, porte-parole du premier syndicat libre de Chine communiste, un syndicat sans travailleurs. “Je suis embarrassé quand on me demande combien de membres nous avions en 1989. A l’époque, il y avait de la frustration, de la colère, de l’émotion, mais la société civile n’était pas encore là”.

Dix-sept ans plus tard, Han Dongfang est, à travers les émissions de radio qu’il anime depuis Hongkong, le porte-voix des mineurs, des retraités, des ouvriers, aussi bien que des cadres de sociétés d’Etat ou encore des paysans.

S’ils ne l’ont pas élu, ils sont des milliers à lui confier leurs déconvenues et à lui demander conseil. Ce dialogue quasi quotidien nourrit son action au sein du China Labour Bulletin, la publication de l’organisation de défense des droits du travail qu’il a fondée en 1994. “C’est, parmi les militants non intellectuels, celui qui fait le travail le plus concret. Il s’est abstenu de participer aux luttes qui ont déchiré le mouvement démocratique chinois à l’étranger et est apprécié de l’ensemble des factions, ce qui n’est pas une mince affaire”, dit de lui Jean-Philippe Béja, chercheur au CERI à Paris et spécialiste du mouvement démocratique chinois.

Contre toute attente, la révolution de l’information, en généralisant l’usage du téléphone portable et d’Internet en Chine, a rendu Han Dongfang à ses compatriotes, même s’il demeure persona non grata en Chine continentale. Au début, il intervenait sur Radio Free Asia (RFA) pour exposer la situation des travailleurs en Chine, mais il était coupé de tout. “Alors, on a proposé aux gens d’appeler à Hongkong”.

Certes, la radio, qui émet en mandarin à destination de la Chine, est la cousine pour l’Asie de la Voix de l’Amérique. Mais les trois émissions hebdomadaires de Han Dongfang plongent l’auditeur au coeur des conflits sociaux comme les médias chinois ne le font jamais. Pour monter son émission, l’animateur écume sur le Net les forums de discussion, où fusent les annonces de grèves sauvages. Il passe des heures au téléphone à décortiquer des situations et à démêler les doléances des uns et des autres : familles en deuil après un coup de grisou dans une mine du Shanxi, conducteurs de cyclo-pousse de Changchun privés subitement de licence ou petites mains de la bijouterie terrassées par la silicose dans le Guangdong. Il houspille représentants du syndicat officiel, contremaîtres ou officiels locaux. “Les ouvriers souffrent, lui aussi. Je l’ai vu se mettre en colère, ne pas pouvoir dormir”, dit Cai Chongguo, un dissident de 1989, correspondant à Paris du China Labor Bulletin.

Est-ce sa conversion au christianisme, fruit d’une rencontre fortuite lors de son passage aux Etats-Unis, qui explique ce souci des autres ? Selon ses proches, la religion est pour Han Dongfang une affaire intime, strictement personnelle. Ses origines paysannes l’ont marqué. Enfant, entre 3 et 8 ans, il a vécu à Nanweiquan, un village pauvre accroché aux pentes ravinées des monts Taihang, à l’ouest du plateau de loess. “Toute ma vie, je me suis vu comme quelqu’un de la campagne”, précise-t-il.

A Pékin, ses parents sont divorcés, il voit sa mère enfourcher chaque matin sa bicyclette pour se rendre sur des chantiers et rentrer tard le soir. A 17 ans, il s’engage dans l’armée, grisé par l’altruisme du soldat Lei Feng, héros maoïste des années 1960 qui se sacrifie au nom de l’intérêt collectif. Déçu, il devient cheminot. Préposé au contrôle de la température des wagons réfrigérés, il parcourt la Chine. En avril 1989, un peu par hasard, il se retrouve place Tiananmen, au tout début des rassemblements étudiants : sa femme avait repéré un attroupement, alors ils sont allés voir.

Il rejoint, dès sa création, l’Association autonome des travailleurs de Pékin. Après le massacre, le fugitif malgré lui revient à Pékin se présenter de lui-même à la sécurité publique. “Lors des élections au comité du syndicat, j’avais dit dans mon discours que ce nous faisions était légal et que, si on voulait m’arrêter, je serais le premier à me présenter volontairement à la police”.

Pendant deux ans, il est interrogé et soumis à une étrange torture : on lui fait croire qu’il sera exécuté, avant de le transférer à dessein dans une cellule de tuberculeux. C’est la mort à petit feu. Il se souvient de la peur de la contagion, de l’isolement, de l’impossibilité de faire confiance à quelqu’un. Libéré en 1991, à l’agonie, il est soigné aux Etats-Unis, où on lui enlève un poumon. C’est la fédération syndicale américaine AFL-CIO qui a financé son opération. A peine rétabli, il se rend à Hongkong et pénètre en Chine par un petit poste frontière qui n’est pas informatisé. Mais la police secrète débarque à l’aube dans sa chambre d’hôtel à Canton avant qu’il n’ait pu s’envoler pour Pékin. Expulsé, il revient à la charge, cette fois à Lohu, entre Hongkong et Shenzhen. “Deux policiers l’ont pris par les bras, deux par les jambes, et ils l’ont littéralement balancé de l’autre côté de la ligne”, raconte Cai Chongguo.

L’apatride prévient les douaniers chinois qu’il dormira sur le pont ; ce qu’il fait. Il faut attendre 1997 pour que la Chine le récupère, malgré elle, dans l’inventaire que lui lègue la Grande-Bretagne lors de la rétrocession de Hongkong. C’est là qu’il vit, dans un modeste appartement, sur l’îlot bohème de Lamma, avec son épouse chinoise et ses trois enfants.

Le China Labour Bulletin, créé initialement pour informer sur les droits du travail, est devenu aujourd’hui une sorte de syndicat virtuel, qui intervient en Chine à distance, en activant un réseau d’une trentaine d’avocats chinois. Une quarantaine d’actions en justice ont été menées en 2006 pour secourir des travailleurs persécutés. “Notre rôle est de promouvoir l’approche légale. Même si la justice n’est pas indépendante, et que ça peut faire mal aux gens de perdre, c’est la seule voie pour amener le changement”.
Son objectif est désormais d’attaquer des administrations locales. Une mission bien plus tangible qu’en 1989.
Brice Pedroletti

2 Comments

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  1. ermes / May 15 2007 9:38 PM

    Toujours par Le Monde:

    1963: Naissance à Pékin, de parents originaires de Nanweiquan.

    1989: Fondation, en mai, de l’Association autonome des travailleurs de Pékin.

    1991: Libéré de prison, est soigné aux Etats-Unis.

    1994: Installé malgré lui à Hongkong, fonde l’ONG China Labor Bulletin.

    1993: Reçoit le Democracy Award des mains du président Bill Clinton.

    2005: International Activist Award de la Fondation Gleitsman (Etats-Unis).

  2. ermes / May 16 2007 9:08 AM

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